Ce que nous pensons vraiment de la cigarette électronique Joyetech

En 2010, personne n’aurait parié gros sur la cigarette électronique. Cinq millions d’euros de chiffre d’affaires en Allemagne, cent millions trois ans plus tard : la progression est nette, mais le secteur du tabac, lui, pèse encore 20,5 milliards en 2014. Un gouffre. Pourtant, l’histoire de la vape débute bien avant ce décollage timide.

Le vrai point de départ, c’est 1963. Herbert A. Gilbert dépose un brevet accompagné d’un croquis : il imagine la première cigarette sans fumée. À l’époque, la perspective d’une alternative crédible au tabac n’effleure même pas l’industrie, et l’invention reste dans les cartons. Pourtant, Gilbert avait déjà anticipé bien des éléments qui font la e-cigarette actuelle : un réservoir, une résistance pour chauffer le liquide, l’idée d’un substitut aromatisé et sans fumée. La production ne verra jamais le jour. Plus de quarante ans plus tard, la recherche médicale commence à s’intéresser sérieusement à la e-cigarette comme solution pour arrêter de fumer. Entre-temps, d’autres brevets émergent sans jamais percer. Gilbert, lui, n’a rien perdu de son enthousiasme. Dans une interview, il confiait : « Mon souhait était d’offrir une alternative à la cigarette de la peste. Aujourd’hui, alors que le marché explose, mon rêve refait surface. J’espère vraiment que mon invention aidera à sauver des millions de vies, comme je l’espérais dès le début. »

Premiers essais et tâtonnements

Le dessin original du brevet de Herbert A. Gilbert, attribué en 1965, montre une invention visionnaire, même si elle n’a jamais dépassé le stade du projet. D’autres inventeurs s’y sont essayés. Vers 1979, Phil Ray, pionnier de l’informatique, s’associe au médecin Norman Jacobson pour concevoir une version visant à délivrer de la nicotine par simple évaporation. Le produit attire quelques grossistes mais ne convainc pas : faute de fiabilité, l’alternative ne séduit pas. Pourtant, l’histoire retiendra un détail : c’est à cette époque que naît le terme « vape ».

Les années suivantes voient fleurir les brevets, souvent à l’initiative des cigarettiers et d’ingénieurs indépendants. On cherche à reproduire l’expérience de la cigarette par évaporation, sans combustion, parfois même par réaction chimique. Dans les années 1990, Reynolds lance l’Eclipse, une « cigarette sans brûlure » mi-inhalateur, mi-cigarette, jugée trop en avance sur ses contemporains. L’expérience de la vapeur doit encore s’ancrer dans le quotidien des fumeurs. La FDA, à qui un géant du tabac demande en 1998 l’autorisation de commercialiser une cigarette électronique, refuse. Il faudra attendre 2003 pour que tout change.

L’arrivée de Hon Lik et la révolution chinoise

En 2003, Hon Lik, pharmacien chinois de 52 ans, relance le concept. Marqué par la mort de son père, emporté par un cancer du poumon, il cherche une alternative convaincante au tabac. Son premier prototype s’affranchit de la résistance chauffante : il utilise un élément piézoélectrique générant des ondes ultrasonores pour vaporiser le liquide, principalement à base de propylène glycol et nicotine. Le modèle se distingue par son embout en plastique et son réservoir, mais l’essentiel est là : la vapeur ressemble à s’y méprendre à celle de la cigarette. Rapidement, Hon Lik comprend que la chaleur d’une résistance offre de meilleurs résultats et adapte son invention. En 2004, la première e-cigarette moderne, signée Ruyan, débarque sur le marché chinois, puis s’exporte dès 2005. Si Hon Lik ne profitera pas pleinement du succès commercial, de nombreux fabricants copient sans vergogne son brevet, il reste celui qui a fait basculer la vape dans l’ère industrielle.

L’e-cigarette Ruyan de première génération, conçue par Hon Lik, illustre ce tournant. Pour lui, la motivation était intime : arrêter de fumer après avoir perdu son père. C’est cette quête personnelle qui a poussé la technologie en avant, quitte à essuyer de nombreux essais infructueux avant de trouver la solution qui fonctionne.

De nouveaux acteurs et l’essor des modèles modernes

Le paysage de la vape évolue. L’ultrason laisse place à la résistance chauffante, alimentée par batterie. Dès 2007, la course à l’innovation s’accélère : chaque fabricant veut proposer la version la plus performante, la plus pratique, la plus séduisante. L’époque voit émerger une publicité massive, digne des grandes heures du tabac, poussant les autorités à durcir le cadre légal autour des e-cigarettes.

À partir de 2006/2007, deux entrepreneurs britanniques, Umer et Tariq Scheikh, lancent le cartomiseur, un système jetable combinant réservoir et résistance. Ce dispositif, devenu rechargeable, évolue en clearomiseur deux ans plus tard. Concrètement, le coton imbibé de liquide alimente l’élément chauffant, optimisant la production de vapeur. Le clearomiseur, transparent, permet de surveiller le niveau de liquide en temps réel.

Innocigs Unimax Clearomizer Set

Le premier clearomiseur commercialisé, le « Gamucci » en 2008, marque le début d’une nouvelle ère. Les brevets suivent, mais la copie et l’amélioration sont permanentes. En parallèle, la communauté des vapoteurs s’empare du matériel : le modding apparaît, avec la volonté de personnaliser chaque composant, d’augmenter la puissance, d’améliorer le design. En 2008, Ted et Matt Rogers lancent la première batterie modifiée, baptisée « tournevis ». Les forums spécialisés se multiplient, l’engouement grandit. La vape devient un terrain d’expérimentation et d’innovation collective.

Joyetech : la série eGo change la donne

Inspirée par le fameux mod « tournevis », Joyetech lance la série eGo en 2008. La « Joye 510 » puis l’« Ego-T » en 2010 s’éloignent des modèles imitant la cigarette classique pour imposer une nouvelle standardisation autour du filetage 510. L’introduction du clearomiseur, des résistances remplaçables et surtout des batteries à tension variable rendent la personnalisation accessible à tous. Dès 2012, l’eGo s’impose comme référence, et l’univers de la vape prend une nouvelle dimension : celle du sur-mesure.

L’arrivée des géants du tabac

Face à l’essor fulgurant de la cigarette électronique, les industriels du tabac changent de stratégie. Plutôt que de développer leurs propres modèles, ils rachètent les fabricants en place. Lorillard Inc. acquiert Blu eCigs en 2012, puis SKYCIG l’année suivante, avant de tout revendre en 2014 à Imperial Tobacco pour 7,1 milliards de dollars. Imperial Tobacco va plus loin, rachetant le brevet de Hon Lik pour 75 millions de dollars et accumulant les marques historiques.

La concurrence suit. British American Tobacco lance Vype en 2013. Altria Group Inc. débourse 110 millions de dollars pour s’offrir Green Smoke, tout en lançant sa propre marque MarkTen. Reynolds American entre en scène avec Vuse. Philip Morris rachète Nicocigs en 2014, tandis que Japan Tobacco met la main sur Logic e-Cigarettes en avril 2015 et, juste avant, sur E-Lites. Le marché de la vape devient un terrain de jeu mondial, brassant des montants inédits.

Cette dynamique est indissociable des évolutions réglementaires. Avec l’application de l’Accord DPT 2, la technologie n’est plus seule en jeu : l’opinion publique, la communication et les batailles juridiques prennent le dessus. La cigarette électronique n’est plus un gadget, mais un sujet de société qui interroge, divise et mobilise.

Entre interdictions, débats et recherches

Les études sur les risques liés aux liquides restent à approfondir, mais les données accumulées vont toutes dans le même sens : la vapeur expose à bien moins de substances nocives que la fumée de cigarette classique. Malgré cela, de nombreux pays instaurent réglementations strictes ou interdictions, se retranchant derrière l’argument de la prudence. Turquie, Autriche, Australie, Canada, Panama, plusieurs pays d’Amérique du Sud et du monde islamique : la liste est longue. Les sanctions sont parfois lourdes. Mais à mesure que la recherche progresse et que les mythes autour des dangers de la vape s’effritent, des interdictions sont levées, comme en Autriche.

Voici ce que retiennent les travaux scientifiques récents sur la cigarette électronique :

  • En 2008, une étude révèle la présence de substances cancérigènes en quantité négligeable.
  • Les chercheurs évaluent que vapoter serait de 100 à 1 000 fois moins nocif que fumer une cigarette classique.
  • Une analyse de 2014 conclut à un risque dix fois inférieur pour la e-cigarette comparée au tabac traditionnel.
  • Le toxicologue Thomas Hartung rappelle qu’une bouffée de cigarette classique fait entrer 4 000 produits chimiques dans l’organisme, bien plus que la vapeur d’une e-cigarette, la plupart des dangers venant de la combustion, absente dans la vape.

Infographie sur l’histoire de l’e-cigarette bymr-smoke

La vape n’en finit pas de bousculer le paysage, entre révolutions technologiques, rachats spectaculaires et résistances persistantes. La prochaine étape ? Peut-être un monde où la cigarette électronique ne sera plus seulement une alternative, mais une norme. La question reste ouverte, la partie loin d’être terminée.

Choix de la rédaction