Pourquoi la croissance économique reste l’indicateur préféré des experts

Le PIB n’a rien d’évident. C’est pourtant lui que l’on brandit, année après année, pour juger de la vitalité d’un pays. Derrière ce chiffre, les gouvernements, les multinationales et les grandes banques lisent la santé d’une nation. Le PIB, ou Produit Intérieur Brut, s’impose comme le thermomètre de la prospérité, le juge de paix du développement.

Qu’est-ce que le PIB et comment est-il calculé ?

Ces trois lettres, omniprésentes sur toutes les lèvres dès qu’il s’agit d’économie, englobent la totalité de la richesse produite, biens comme services, au sein d’un pays sur une période donnée, le plus souvent, une année. Ce chiffre éclaire les débats politiques, hante les rapports d’experts, structure le récit que l’on fait de la croissance.

Les composantes du PIB

Pour décrypter ce chiffre, il faut examiner les différents leviers qui l’alimentent. On y retrouve quatre grandes catégories, véritables moteurs de la machine économique :

  • Consommation des ménages : tous les achats des familles, qu’il s’agisse de nourriture, de logement ou même de dépenses de loisirs.
  • Investissements : modernisation des outils de production, création de nouvelles usines, acquisition de technologies, toutes les initiatives qui visent à développer l’appareil productif.
  • Dépenses publiques : la part allouée par l’État et les collectivités aux domaines tels que la santé, l’éducation ou la sécurité.
  • Exportations nettes : c’est-à-dire la différence entre les biens et services vendus à l’étranger et ceux achetés au reste du monde.

Comment est-il calculé ?

L’Insee, en France, élabore chaque année les comptes nationaux en recourant essentiellement à trois méthodes complémentaires :

  • Approche par la production : additionner la valeur créée par tous les secteurs de l’économie.
  • Approche par les revenus : comptabiliser la somme des salaires, bénéfices et loyers générés.
  • Approche par la dépense : répertorier tout ce qui a été consommé, investi et échangé avec l’étranger.

Avec ce chiffre unique, il devient plus simple de comparer les trajectoires économiques d’un pays à l’autre, ou d’observer l’évolution sur plusieurs années. Mais à force de brandir ce total, on finit par oublier ce qu’il laisse dans l’ombre : bien-être, environnement, fracture sociale, de nombreux aspects échappent encore à la férule du PIB.

Les points forts du PIB comme indicateur de croissance

S’il occupe une telle place, ce n’est pas un hasard. D’abord, le PIB synthétise une avalanche de données complexes en une valeur lisible. Il rend comparables des économies très diverses, fournit des repères immédiats et facilite la communication des résultats économiques.

Des comparaisons rendues possibles

Le PIB, en homogénéisant le suivi de la production, permet de positionner une nation face à ses voisines. On sait d’un coup d’œil si l’économie stagne ou progresse sur l’échiquier mondial.

Un socle pour les politiques publiques

Ce chiffre sert de boussole : institutions internationales, cabinets d’experts et gouvernements s’en remettent à lui pour orienter leurs budgets, définir leurs stratégies d’investissement, ou appuyer des choix en matière de diplomatie économique.

Une vision panoramique de l’économie

De la baguette de pain quotidienne au plus grand chantier d’infrastructure, le PIB englobe toute la production d’un pays. Il permet ainsi de voir quels secteurs innovent, lesquels faiblissent, où se déplacent les dynamiques économiques.

Un indicateur facilement partageable

En une seule donnée, toute une année d’activité collective est résumée. Ce repère, tout le monde le comprend : économistes, gouvernants, citoyens. Le PIB est devenu une langue commune pour débattre de la prospérité.

Les failles du PIB dans l’analyse de la croissance

Derrière cette apparence de neutralité et de simplicité, le PIB laisse de côté des pans entiers de la réalité. Il ne dit rien sur la qualité des emplois créés, ni sur la façon dont la richesse se répartit, ni sur ce qu’il en coûte à la planète d’augmenter la production. Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, n’a cessé de pointer ces angles morts : pas d’indication sur les inégalités, ni sur les dégâts environnementaux causés.

Plus concrètement, voici ce que le PIB échoue tout simplement à mesurer :

  • Il passe sous silence la qualité de nombre de services, notamment ceux qui ne trouvent pas preneur sur le marché classique.
  • Il reste aveugle à la satisfaction réelle des citoyens et à leur bien-être au quotidien.

Xavier Timbeau, de l’OFCE, l’affirme sans détour : le PIB peut croître alors même que les écarts de revenus se creusent. Les chiffres globaux masquent alors des tensions sociales grandissantes.

Autre problème : la dimension environnementale. À mesure que la production augmente, la pression sur les ressources et la pollution s’intensifient. Or, rien de tout cela n’apparaît dans la courbe du PIB. Perte de biodiversité, raréfaction des matières premières, gaspillage, tout cela reste dehors.

Limites du PIB Conséquences
Non prise en compte des conditions de production Omission des impacts sociaux et environnementaux
Non mesure de la qualité des services Ignorance des améliorations qualitatives
Non intégration des inégalités Masquage des disparités économiques

Se contenter du PIB, c’est regarder le monde avec un filtre réducteur. On perçoit la croissance, mais tout ce qui touche au bien-être, à la cohésion sociale ou à la préservation du vivant reste dans l’ombre.

croissance économique

Des alternatives et des compléments pour penser la croissance autrement

Pour pallier ces limites, de nouveaux instruments font leur apparition. Le Better Life Index, par exemple, ouvre la focale : une batterie de critères allant de la qualité de l’éducation à la préservation de l’environnement en passant par la sécurité. En Suisse, certains décideurs publics s’appuient sur cet indice pour enrichir leur vision du développement.

Autre approche, le Happy Planet Index. Ici, l’accent est mis sur la capacité d’un pays à permettre une vie satisfaisante, tout en veillant à la durabilité écologique. Ce n’est plus seulement la croissance qui compte, mais la manière dont elle s’accompagne d’un respect des équilibres naturels et sociaux.

Pour mieux distinguer ces outils, il suffit de regarder ce qu’ils mettent en avant :

  • Le Better Life Index tient compte de l’éducation, de la santé, de la sécurité ou de la qualité de l’air et de l’eau.
  • Le Happy Planet Index privilégie la satisfaction de vie et la capacité à rester sous le seuil des limites écologiques.

Certains rapports internationaux rappellent aussi qu’un PIB élevé ne signifie pas forcément une baisse de la pauvreté. Il n’est pas rare que des pays affichent une croissance spectaculaire tout en laissant une grande partie de leur population dans des situations précaires. L’évaluation économique doit donc s’ouvrir à d’autres indicateurs.

Indicateur Critères
Better Life Index Éducation, environnement, sécurité
Happy Planet Index Bien-être, durabilité écologique

Loin d’effacer le PIB, ces approches le complètent. Elles dessinent un horizon où la richesse mesurée ne vaut que si elle rime avec qualité, justice et équilibre durable. Peut-être faudra-t-il bientôt apprendre à se réjouir d’une croissance qui, enfin, ne se borne plus à s’additionner, mais prend le pari de s’améliorer pour tous.

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