La déadhésion : voilà un mot qui glace les vitrines et fait frémir les équipes de conservation. Retirer un objet d’une collection, ce n’est pas vider un grenier ou donner un vieux canapé. Rien à voir avec les habitudes domestiques. Mais avant toute opération, un inventaire digne de ce nom devrait constituer la base. Pourtant, dans bien des musées, cette étape tourne court : le flot d’objets entrants submerge les équipes, qui n’ont parfois le loisir que de griffonner une entrée dans un registre. Résultat ? La décession, le retrait définitif d’une pièce d’une collection, devient une opération délicate, que ce soit par vente, échange ou don. Ce terme a émergé sous la plume du critique d’art John Canaday en 1972, à propos de ventes discrètes au Museum of Modern Art. À l’époque, il évoquait la « vente » comme synonyme d’une approche de gestion muséale.
Écarter les objets non répertoriés ? Rien de plus simple. Ce qui n’a jamais vraiment existé dans les inventaires peut disparaître sans laisser de traces, presque par effacement. L’absence de documentation, d’exposition ou de visibilité favorise ce genre de raccourci. Ces dernières années, l’émergence de startups muséales n’a pas fondamentalement changé la donne. Les collections débordent, les réserves suffoquent : impossible d’exposer ou de stocker tous ces objets convenablement. Dans ce contexte, la tâche la plus délicate reste de définir un profil de collection, puis de se séparer des pièces qui s’en éloignent. La discussion sur l’acte de collecter s’est essoufflée. Les subventions publiques se raréfient, tandis que les musées réclament toujours plus d’espaces pour héberger leurs fonds. Mais multiplier les bâtiments, c’est aussi alourdir la facture, entre entretien et énergie. Devant cet imbroglio, quelles recommandations suivre ? En Allemagne, les grandes lignes viennent du Conseil international des musées (ICOM) et de l’Association allemande des musées (DMB). En mai 2010, le DMB a publié « Collecte durable », aboutissement de deux ans de réflexion autour de la remise des collections. DMB et ICOM encouragent les établissements à prêter leurs objets à d’autres musées, mais la sélection et la décision formelle d’exclure une pièce reposent sur une organisation précise. Selon l’ampleur des retraits, une personne ou un groupe dédié doit orchestrer, superviser et documenter chaque étape, en vérifiant la propriété et les droits associés. Le mode d’acquisition, les éventuelles restrictions des donateurs ou ayants droit, tout doit être passé au crible. Il importe aussi de vérifier la présence éventuelle d’une pièce dans la base Lost Art ou une base de données équivalente. Après une analyse détaillée et une validation interne, une évaluation externe s’impose : un groupe indépendant, composé d’au moins trois personnes (un expert muséal extérieur, un représentant local, par exemple, un président d’association, et un porteur d’intérêt du musée), peut solliciter d’autres avis, mais leur recommandation n’a valeur que de conseil. Si tous les feux sont au vert, le retrait peut être envisagé. L’idéal reste de redistribuer les objets à d’autres musées. Ce n’est qu’en dernier recours que d’autres institutions ou la vente sur le marché libre entrent en jeu.
Non collecter, le processus de soumission
Le processus de retrait suit une méthodologie précise, en particulier pour les pièces dont la valeur d’assurance dépasse 1 000 euros. Durant toute la procédure, les objets concernés doivent être préservés matériellement jusqu’à leur transfert ou leur cession effective. Les étapes s’enchaînent : d’abord, proposer les objets à d’autres musées ou collections de la même entité, que ce soit pour une vente, un don ou un échange. Si personne ne manifeste d’intérêt, l’information est relayée au niveau national via les associations muséales, qui peuvent jouer les intermédiaires pour un transfert pertinent à une institution du même territoire. Parallèlement, une publication dans la base nationale du Deutscher Museumsbund e.V. assure une mise en visibilité pendant six mois, le temps d’alerter d’éventuels acquéreurs institutionnels. La priorité va toujours aux établissements publics : le patrimoine culturel doit rester accessible collectivement. Si, après six mois, aucun musée ne s’est manifesté, la vente à des tiers devient envisageable, qu’il s’agisse de collectionneurs privés ou d’entreprises.
Source de l’image : Hans Braxmeier (Pixabay)
Le musée qui se sépare d’une pièce doit la marquer durablement : signature, étiquette ou autre, de façon à ce que l’origine demeure traçable, même vingt ans plus tard. Il faut aussi que l’objet montre clairement qu’il ne fait plus partie de la collection initiale ; sans quoi, un doute sur un éventuel vol pourrait surgir. Chaque transfert de propriété et chaque nouvelle affectation sont à documenter scrupuleusement. Les objets recalés à l’issue de la procédure et n’ayant trouvé aucun acquéreur doivent être éliminés, en veillant à ce que cette élimination soit définitive. Aucun retour par la petite porte sur le marché ne doit être possible, et le processus doit rester réversible tant que le transfert n’est pas effectif. Pour qu’un objet change de musée, certains critères sont déterminants : compatibilité avec une collection similaire, apport significatif au fonds du nouveau bénéficiaire, liens préexistants avec l’institution d’accueil, ou capacité à restaurer et étudier l’objet dans de bonnes conditions. Tout cela s’accompagne d’une reprise d’inventaire détaillée par le bénéficiaire.
Réflexions sur la discolte
Retirer ou garder, c’est toute la question, et la réalité se montre souvent plus complexe qu’une grille de critères. Parfois, des liens inconnus subsistent autour d’un objet : manque d’informations, provenance floue, statut jamais vraiment élucidé. L’objet doit s’appréhender dans son contexte : qui l’a collecté, d’où vient-il, quel rôle joue-t-il dans la collection ? Documenter l’histoire d’un objet, c’est aussi préserver une facette de l’histoire du musée. Mais toute sortie de collection n’est pas anodine : la confiance des mécènes, des donateurs, peut être ébranlée par l’abandon d’une pièce, mettant en question le rôle du musée comme institution garante. Les choix sont aussi influencés par la conjoncture : ce qui paraît opportun aujourd’hui peut sembler discutable demain. Chaque établissement doit penser à sa mission de mémoire, car la valeur d’un objet ne se limite pas à son usage présent. Cependant, retirer une pièce peut affiner la cohérence du fonds. Une collection trop disparate perd en lisibilité ; des pièces de piètre qualité ou sans véritable intérêt peuvent être remplacées par d’autres, plus pertinentes. Parfois, le concept même de la collection évolue : une pièce jadis centrale ne trouve plus sa place, tandis que dans un autre musée, elle rayonnerait à nouveau. On ne garde pas tout sous prétexte de rareté : si l’intérêt public ou scientifique n’existe pas, le retrait devient envisageable, car le fonds doit rester vivant et compréhensible pour le public. Inversement, un objet sans documentation fiable, sans histoire, sans lieu de découverte, peut difficilement justifier sa place. Et puis, il y a les cas où la question ne se pose plus : l’objet est cassé, gravement dégradé, son intérêt pédagogique ou esthétique s’est éteint. Certains peuvent même présenter des risques pour la santé ou l’environnement. Exemple parlant : au Technische Museum Wien, un inventaire des réserves mené dès 2003 a permis d’identifier, en 2014, 17 ampoules à gaz Auer contenant du thorium (radioactif) et des fils d’amiante. Défectueuses, elles ont été éliminées conformément à la législation sur la radioprotection et la sécurité sanitaire.
La suite ? Elle se racontera de l’autre côté de l’Atlantique, là où les musées américains ont tracé leur propre chemin dans l’art délicat du tri et du renouvellement des collections.
notes
- Voir § 233a I a) New York Education Law ; Malaro, Marie C. : Decessioning : The American perspective. Dans : Institute of Art and Law (IAL) (éd.) : Gestion des musées et curatelle 10 (3). Londres, 1991, p. 273 à 279, ici p. 273
- cf. Fincham, Derek : Dépression de l’art de la confiance du public. Dans : Institute of Art and Law (IAL) (éd.) : Journal of Art, Antiquity & Law 16.2. Londres. 2011. pp. 1-37, ici p. 1f.
- Voir ICOM Autriche (éd.) : Deaccession, Ungathering. Un guide pour la qualification de la collecte par la discolte. Vienne. 2016.
- Voir Deutscher Museumsbund e.V. (Hrsg) : Collecte durable. Un guide pour la collecte et la remise des biens du musée. Berlin/Leipzig. 2011.
- http://www.lostart.de
- Voir Deutscher Museumsbund e.V. (Hrsg) : Collecte durable. Un guide pour la collecte et la remise des biens du musée. Berlin/Leipzig. 2011. p. 37-40.
- Il s’agit d’une recommandation pour un processus ordonné du processus de séparation qui convient à l’ICOM.
- Voir Deutscher Museumsbund e.V. (Hrsg) : Collecte durable. Un guide pour la collecte et la remise des biens du musée. Berlin/Leipzig. 2011. p. 37-40.
- Voir les recommandations de l’Association des musées de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale sur la réglementation de la distribution des biens culturels (dépôt)
- Voir Lackner, Helmut : L’objet est un danger pour l’homme et l’environnement. Dans : ICOM Autriche (éd.) : Déadhésion, Uncollecter. Un guide pour la qualification de la collecte par la discolte. Vienne. 2016. p. 20, ici p. 20
Source de l’image : Krzysztof Pluta (Pixabay)

